Certes, le théâtre n’est pas encore devenu une discipline à part entière, mais il a fait une percée très importante dans les derniers programmes. Cette entrée en force ne répond certainement pas à un effet de mode, elle vient légitimer des pratiques courantes dans les classes depuis de nombreuses années.
Ces pratiques s’appuyaient le plus souvent sur le désir d’un enseignant qui mobilisait des connaissances propres et envisageait une approche du domaine en fonction de son cursus personnel. Ainsi, les enseignants ayant une formation littéraire choisissaient les textes avec grand soin et souhaitaient avant tout mettre celui-ci en avant. D’autres, plus aventureux, allaient jusqu’à écrire la pièce avec les enfants dans le cadre d’un projet global. D’autres encore faisaient intervenir le professeur de théâtre de la MJC toute proche… Et si chaque fois, ces enseignants étaient convaincus des bienfaits de leur démarche, ils avaient parfois un peu de mal à justifier le temps passé sur ce projet auprès des parents.
Ces pratiques disparates reflétaient des conceptions très différente du théâtre. Car aucune place ou presque n’était faite ni dans la formation initiale, ni dans la formation continue aux arts dramatiques.
L’arrivée récente des nouvelles pratiques comme l’éloquence ou le lien essentiel fait avec les compétences à l’oral a sans doute permis de développer les pratiques, mais il faut être clair, un concours d’éloquence n’a rien à voir avec une représentation théâtrale.
Car le théâtre, ou plutôt l’art dramatique à l’école est avant tout un domaine artistique et on ne peut pas faire l’économie de cette dimension sous peine de voir les impacts détaillés ci-dessus drastiquement réduits. L’enseignant qui souhaite réaliser un projet théâtral dans sa classe doit donc aborder celui-ci sous l’angle artistique et veiller à ce que celui-ci profite à tous les élèves.
Dans un article paru en 2005 dans la revue Etudes théâtrales intitulé Le théâtre à l’école, entre art et pédagogie, Jean-Louis Besson passe en revue les conceptions « utilitaires » de l’art dramatique. Il y dénonçait déjà l’instrumentalisation du théâtre par l’école : nous n’avons pas affaire ici à proprement parler à du théâtre, mais à un « modèle-type » de théâtre, reposant sur l’échange dialogué, parfois sur l’improvisation, et conçu comme une maïeutique visant un objet extra-théâtral. Le théâtre, un moyen de…
Dans cet article, Jean-Louis Besson dessine les contours d’une pratique théâtrale par une approche artistique : […] ce qui différencie cet enseignement de celui des lettres est essentiellement qu’il se place non seulement du point de vue du texte, mais aussi et surtout du point de vue de la représentation. L’enseignement artistique du théâtre implique aussi sa pratique effective en tant que comédien, voire metteur en scène, dramaturge ou scénographe. L’art dramatique est ainsi abordé et enseigné pour lui-même, avec ou sans objectif de représentation. L’important est que les élèves travaillent des rôles, des personnages, des situations en suivant une démarche analogue à celle des professionnels.
Et, plus loin : ce qui compte est que les élèves aient pu pratiquer l’art dramatique en tant que discipline artistique, s’initier à ses techniques, comprendre ses codes, faire l’expérience personnelle du jeu, et, surtout, découvrir une pratique artistique de l’intérieur, dans un fort investissement individuel qui met en jeu tout leur corps et pas seulement leur faculté de comprendre et de juger.
Il est indéniable que les compétences développées par la pratique du théâtre en classe sont extrêmement nombreuses et se retrouvent dans bon nombre de disciplines : enrichir son vocabulaire, apprendre par cœur, appréhender un espace, s’affirmer en public, développer l’empathie, son esprit critique, son imagination, sa pensée divergente, s’ouvrir aux autres, au monde…
Mais pour Besson, l’essentiel est ailleurs : Ce qui se joue là n’est pas moins qu’une nouvelle conception du savoir, qui associe connaissance intuitive et connaissance cognitive, et dans laquelle l’intelligible n’est plus donné comme seul idéal.